Parole du jour : « que m’importera d’avoir été Voltaire ou Diderot »

Diderot, par Van Loo (1767). "J'avais en une journée cent physionomies diverses, selon la chose dont j'étais affecté. (...) Mais je ne fus jamais tel que vous me voyez là", défendra-t-il plus tard.
Diderot, par Van Loo (1767). « J’avais en une journée cent physionomies diverses, selon la chose dont j’étais affecté. (…) Mais je ne fus jamais tel que vous me voyez là », défendra-t-il plus tard.

C’est une chose extrêmement émouvante de consulter la correspondance des encyclopédistes des Lumières. Lorsque d’Alembert, « excédé des avanies et des vexations que l’ouvrage lui attire, des satires odieuses et mêmes infâmes », ne se trouvant suffisamment payé, semble décidé à abandonner la longue élaboration – qui durera sept ans jusqu’en 1765, pour dix volumes in-folio – de l’Encyclopédie ; Diderot, lui, avance tout de même contre vents et marées.

« Je ne sais ce qui s’est passé dans sa tête, écrit-il à Voltaire ; mais si le dessein de s’expatrier n’y est pas à côté de celui de quitter l’Encyclopédie, il a fait une sottise. Le règne des mathématiques n’est plus ; le goût a changé : c’est celui de l’histoire naturelle et des lettres qui domine. D’Alembert ne se jettera pas, à l’âge qu’il a, dans l’étude de l’histoire naturelle ; et il est bien difficile qu’il fasse un ouvrage qui réponde à la célébrité de son nom. Quelques articles de l’Encyclopédie l’auraient soutenu avec dignité pendant et après l’édition. Voilà ce qu’il n’a pas considéré, ce que personne n’osera peut-être lui dire, et qu’il entendra de moi. (…) Mais, pour Dieu, ne me croisez pas. Je sais tout ce que vous pouvez sur lui, et c’est inutilement que je lui prouverai qu’il a tort si vous lui dîtes qu’il a raison. D’après tout cela, vous croirez que je tiens beaucoup à l’Encyclopdie, et vous vous tromperez. Mon cher maître, j’ai la quarantaine passée ; je suis las de tracasseries. Je crie depuis le matin jusqu’au soir : le repos, le repos! Et il n’y a guère de jour que je ne sois tenté d’aller vivre obscur et mourir tranquille au fond de ma province. Il vient un temps où toutes les cendres sont mêlées ; alors que m’importera d’avoir été Voltaire ou Diderot, et que ce soit vos trois syllabes ou les trois miennes qui restent ? (…) Les libraires sentent aussi bien que moi que d’Alembert n’est pas un homme facile à remplacer ; mais ils ont trop d’intérêt au succès de leur ouvrage pour se refuser aux dépenses. Si je peux espérer de faire un huitième volume, deux fois meilleur que le septième, je continuerai ; sinon, serviteur à l’Encyclopédie : j’aurai perdu quinze ans de mon temps, mon ami d’Alembert aura jeté par les fenêtres une cinquantaine de mille francs sur lesquels je comptais, et qui auraient été toute ma fortune ; mais je m’en consolerai, car j’aurai le repos. Adieu, mon cher maître ; portez-vous bien, aimez-moi toujours. »

Lire également : Paris, la ville rêvée de Voltaire, d’Alain Rustenholz, Ed. Parigramme, p. 125-126

Parole du jour : « que m’importera d’avoir été Voltaire ou Diderot »

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